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La nouvelle traduction du Notre Père

22 novembre 2017

A compter du 3 décembre prochain, notre prière liturgique va connaître une modification importante. La traduction de la sixième demande du Notre Père sera changée. Certains avaient appris la prière avec ces mots : « ne nous laissez pas succomber à la tentation ». Depuis 1966 nous avions l’habitude de dire « et ne nous soumets pas à la tentation ». Dans notre prière liturgique commune, nous dirons désormais « et ne nous laisse pas entrer en tentation ».

D’où vient le Notre Père ?

La prière du Seigneur Jésus est rapportée par deux évangélistes avec de petites différences dans le vocabulaire ainsi que dans sa situation au sein du récit évangélique.

Chez Matthieu (Mt 6,8b-13) la prière est au plein cœur d’un grand discours de Jésus sur la loi nouvelle (Mt 5-7) qui suit l’appel des disciples et précède des miracles et des signes du Royaume.

Chez Luc (Lc 11,2b-4) la prière est présentée suite à la demande des disciples de Jésus qui veulent apprendre à prier, alors que tous cheminent vers Jérusalem. Juste après, Luc fait écho à l’insistance du Seigneur sur la relation filiale qui existe entre Dieu et nous ; c’est sur ce fond que s’élèvent les mots de la prière. Notre prière liturgique fut donc formée à partie de ces deux textes.

« Si être homme signifie essentiellement être en relation avec Dieu, cela implique un dialogue avec Dieu et l’écoute de Dieu » [1]. Nous écoutons Jésus, le Fils Unique, nous enseigner la prière afin d’habiter le dialogue avec le Père. Ainsi, le Seigneur forme nos dispositions intérieures. Jésus « hisse pour ainsi dire nos détresses humaines jusqu’au cœur de Dieu » [2]. Cette prière « configure » (au sens informatique) notre propre prière. Peut-on tout dire et demander à Dieu ? Y a-t-il des demandes qui ne sont pas justes ? Comment savoir si notre prière est « bonne » ? Peut être que le Notre Père est la boussole de notre prière. Elle est la prière du Fils à partir de laquelle et vers laquelle nous ajustons notre prière. Un peu comme le « je crois en Dieu » est la boussole dans notre réflexion sur qui est Dieu.

Le Notre Père se compose d’une invocation et de sept demandes. « Dans les trois premières demandes il s’agit de Dieu lui-même dans ce monde ; dans les quatre demande suivantes, il s’agit de nos espérances, de nos besoins, et nos difficultés » [3]. A compter du premier dimanche de l’avent c’est uniquement la sixième demande qui sera modifiée. Dans notre prière ensemble, nous ne dirons plus « ne nous soumets pas à la tentation », mais « ne nous laisse pas entrer en tentation ».

Pas si simple de traduire !

Les plus vieux manuscrits que nous avons des évangiles sont écrits en grec. Sur la Croix de Jésus le motif de sa condamnation est écrit en trois langues. Au jour de la pentecôte, la Bonne Nouvelle était entendue par chacun dans sa langue maternelle. La mort et la résurrection de Jésus, le cœur de notre foi, est donc fait pour rencontrer et imprégner chaque culture, chaque langue. Dans l’antiquité, la langue qui a le plus servi à la diffusion de l’Evangile fut le grec, alors que qui a été vécu et exprimé par le Seigneur Jésus et ses plus proches sur terre le fut en hébreu ou en araméen. Il avait donc fallu traduire. Ceux qui ont appris une autre langue que la leur savent qu’il n’y a pas toujours de correspondance parfaite entre les mots. Il y a des langues dont les mots sont plus imagés d’autres plus conceptuels ; certaines langues pour lequel un mot suffit alors que pour d’autres il y a diverses formules selon des subtilités. Quand le monde méditerranéen a moins utilisé le grec pour se parler et prier, la bible et la liturgie furent traduites en latin puis désormais en une multitude de langues. Dans la liturgie, nous gardons une trace de ce parcours avec le « Kyrie » (grec) et l’« alléluia » (hébreu).

Le Catéchisme de l’Eglise Catholique [4], en 1992, présentait la difficulté à traduire la sixième demande du Notre Père. « Traduire en un seul mot le terme grec est difficile : il signifie « ne permets pas d’entrer dans » (…) Nous demandons à Dieu de ne pas nous laisser prendre le chemin qui conduit au péché ». Les spécialistes du grec et des langues sémitiques proposent de traduire cette avant dernière demande du Notre Père soit par « Et ne pas faire entrer nous dans la tentation/épreuve » soit par « Fais que nous n’entrions pas… »

Bien entendu, chacun peut prier avec les textes grecs que comportent nos bibles ! La version latine du Notre Père n’est pas modifiée et reste en usage. Cependant, désormais en français, c’est la nouvelle traduction qui sera employée pour la liturgie (messe, temps de prière, office, baptêmes funérailles, mariages etc.). C’est d’une même voix que le corps du Christ prie. C’est la raison pour laquelle il n’est pas laissé au choix de chacun le texte récité dans la prière commune ! C’est un effort auquel chacun est appelé à consentir pour la prière commune. Le Conseil d’Églises chrétiennes en France a recommandé que lors des célébrations œcuméniques qui auront lieu à partir de l’Avent 2017, la sixième demande du Notre Père soit dite selon cette nouvelle traduction.

Quel est l’enjeu de cette traduction ?

Les mots grecs de la sixième demande du Notre Père (eux-mêmes traduction de ce qui fut dit de manière sémitique) ont trouvé leur traduction latine en ces mots : « et ne nos inducas in tentationem ». En 1966, les spécialistes étaient arrivés à une proposition de traduction qui avait fait consensus œcuménique : « ne nous soumets pas à la tentation ». A l’usage, il s’avère que cette traduction francophone (non fautive du point de vue scientifique) est régulièrement mal comprise. Certains en viennent à penser que Dieu nous tente. Dieu ne pourrait nous soumettre à la tentation ni nous éprouver en nous sollicitant au mal. L’Apôtre Jacques est ferme sur ce point : « Que personne ne dise : ma tentation vient de Dieu » (Jc 1,13). Pour comprendre la tentation/épreuve, on peut se souvenir du pèlerinage d’Israël vers la Terre Promise. Le récit de la manne (Ex 16) et celui de l’eau jaillie du rocher (Ex 17) montrent que dans l’épreuve le peuple a le choix entre d’une part se plaindre et accuser Dieu jusqu’à le menacer, ou, d’autre part, de s’en remettre à lui avec confiance. Dans l’épreuve on ne peut rester sur place, soit on entre dans le piège de la méfiance, soit on persévère dans la confiance.

La tentation que le Seigneur a connue au désert (Lc 4,1-13 ; Mt 4, 1-11 ; Mc 1, 12-13) et la prière du Notre Père nous renvoient au « combat à mener contre celui qui veut détourner les hommes du chemin d’obéissance et d’amitié avec Dieu leur Père » [5]. Notre nouvelle traduction avec le verbe « entrer » reprend l’idée sémitique et grecque d’un mouvement, comme on va au combat, car c’est du combat spirituel qu’il s’agit. Nous dirons désormais « et ne nous laisse pas entrer en tentation ». Dans cette demande « nous devons nous montrer prêts à prendre sur nous le fardeau de l’épreuve, qui est à la mesure de nos forces. Nous demandons que Dieu ne nous impose pas plus que nous ne pouvons supporter, qu’il ne nous laisse pas sortir de ses mains » [6]. Nous faisons appel à la grâce de Dieu « dans la certitude qu’il nous donnera la force de traverser l’épreuve et d’aller de l’avant dans notre pèlerinage avec lui » [7]. Allant dans le même sens, la dernière demande du notre Père sera celle de la rédemption. Ne pas entrer en tentation demande donc une décision du cœur et le consentement à la force de l’Esprit Saint [8] : « Priez pour ne pas entrer en tentation » (Mt 26,41).

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